Résumé
À l’intersection de plusieurs médiums, dans leurs échos et leurs généalogies – ente dessin, peinture, photographie et art vidéo -, cette thèse de Recherche-Création interroge la possibilité même d’une représentation de la catastrophe dans notre univers contemporain saturé de ses objets-réseaux.
Au-delà des images de désastres gravitant, chaque jour de nos existences, sur nos interfaces numériques, cette recherche tente d’interroger, de manière renouvelée, une possible réappropriation du réel, à partir d’images et de fictions de l’absence, donnant à voir et à éprouver un après-coup qui, radicalement, échappe à l’événementialité directe, immédiate, de la catastrophe. D’Aube après le Naufrage, petite aquarelle de William Turner initiant un mouvement et un possible regard moderne sur le Paysage, aux expériences visuelles récentes proposées par des artistes comme Pierre Huyghe ou Victor Burgin, autour de l’hybridation et du post-humain, se dessineront plusieurs axes de recherche pour interroger notre rapport à l’authenticité d’un geste, celui-ci déployant une vision moins immédiate, plus profonde, d’un territoire physique à arpenter, et ainsi donner à voir et à construire artistiquement un temps de l’après.
Proposant des pistes de réflexion ouvertes, elles-mêmes adossée à une possible écologie des images, cette recherche-création s’appuie sur la réalisation d’oeuvres-limites travaillant les matières mêmes de l’absence et de la disparition, par le dessin, la photographie et la vidéo. En prenant le contrepied des fabriques d’objets et de la sophistication d’artefacts attachés au contemporain, il s’agit, pour moi, de proposer dans cette Thèse un faire-retour, soit d’émettre un double mouvement. Une pulsation paradoxale où se logerait le geste artistique : entre intériorité diffuse et extériorités, entre extrême mentalisation d’un faire non advenu et traductions visuelles immédiates, par le dessin notamment.
Pour l’artiste, habiter la catastrophe n’est-il pas, d’abord, question de traverser ses propres limites et incertitudes, dans le sillage de la pensée deleuzienne du pré-pictural, pour pouvoir se libérer de ses affects et autres modèles antérieurs, pour pouvoir ainsi intensifier et anticiper une présence dans l’ordre du monde, dans l’ordre du temps ? De certains gestes appartenant au champ du Land Art des années 1970, tels les Sun Tunnels de Nancy Holt, à la Ligne Fantôme d’Ismaïl Bahri, il est comme une réduction des possibles : l’œuvre contemporaine pouvant désormais se livrer par et pour elle-même. Un territoire du peu de chose, du less is more, dessinant une possible cosmologie radicale, où l’absence d’événement pourra souvent affleurer. Un territoire d’intensité pouvant s’ouvrir au regard de ses spectateurs, arpenteurs de lieux, dans une temporalité dite élargie : là où l’advenir de l’art pourra aussi être pensé en ses termes écopoétiques, et libérer de nouveaux récits, fictions des marges voire de l’extrême.
Après avoir étudié certains paradigmes cinématographiques et sériels contemporains, à l’aune de l’événement-catastrophe, c’est bien cette voie que cette Thèse tente de dessiner. Là où, sous le flux des images, l’habiter pourra effectivement susciter une expérience partagée avec ses spectateurs : par une attention non seulement flottante mais par un véritable effort sensible, une tension mobilisant mémoire et affects, celle notamment attachée à l’Histoire du Cinéma et à ses spectres. Une mise en tension se caractérisant notamment par un art du détournement, et une pratique radicale du found footage. Là où, loin des machineries spectaculaires, l’inversion radicale des termes de l’expression Cinéma-catastrophe – référence à une œuvre vidéo empruntant le même titre (2024-25) – vient augurer une série d’opérations de retournement par le montage. Celui-ci libérant micro-mouvements, stases ou rémanences, produit ainsi une nouvelle économie du geste, au plus près d’une Poïesis , soit un territoire plus proche du réel et des flux renouvelés attachés à ses événements.