La Cicatrice intérieure, Les Hautes Solitudes, L’enfant secret, Les baisers de secours, J’entends plus la guitare. Les titres des films de Philippe Garrel sont, pour moi, parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma. Parmi les plus poétiques, les plus évocateurs. Comme les reflets d’une oeuvre unique marquée par l’origine des images et la dérive des sentiments, jusqu’à la déraison, la folie.
Souvent, ici, les chassés-croisés amoureux finissent dans les abymes. Et certains personnages s’y voient emporter, comme dans la vraie vie. Tous ces titres ne font que témoigner de la beauté inouïe du cinéma du plus bel enfant de la Nouvelle Vague. Un enfant insoumis et prodige à la fois. Tous sont nourris par Nico, son absence-présence à l’écran, son fantôme même au plus fort de ses apparitions filmées.
Parce que Philippe Garrel ne fait que montrer les passions dévorantes, l’amour impossibledans le présent, les souvenirs à vif et les blessures archaïques qui ne peuvent que déstabiliser les êtres qui les portent. Détruire la flamme qui les animent, celle qui les lient entre eux, jusqu’à la rupture, et la mort parfois.
Et toujours : la femme désirée, emportée par la foudre et l’héroïne, et sa quête artistique loin du commun. C’est Nico, ses visages comme autant de lieux possibles. Le mannequin et l’icône du temps du Velvet ont déjà disparu lorsque tous deux se rencontrent. Et Garrel ne fera que mettre en scène la suite des défigurations de Nico, celles qui ont déjà eu lieu et celles à venir : un long chemin vers une mort certaine et forcément précoce. Celle qu’elleconnaîtra enfin sur une route d’Ibiza en 1988, après des années de descente aux enfers et d’incompréhension du public face à son univers musical torturé.
S’il est un film qui fascine au-delà de tous les autres c’est bien La Cicatrice intérieure que Philippe Garrel tourna entre 21 et 23 ans. Un film empli de visions qui toutes ramènent à Nico, qu’elle magnétise les images de sa présence au centre d’un plan ou s’éloigne de nous dans les déserts arides, qu’elle s’aggripe à celui qui ne la reconnait plus ou tombe sous le poids du monde et de ses douleurs. Les siennes et puis celles qu’on lui a infligées, sans doute, depuis l’enfance. Et l’on se finit alors par se dire que son extrême beauté a un prix au-delà du raisonnable.
Nico ressemble bien à l’une de ces figures échappées d’une tragédie grecque, ses cheveux d’un brun profond, sa longue robe venue d’un autre temps. Sophocle, Pier Paolo Pasolini et son Œdipe-roi réalisé cinq ans plus tôt, autre écho à sa destinée. Sa condamnation à traverser le monde emplie des douleurs du passé, que seul l’art et la musique lui permettront de transgresser.
Au début de La Cicatrice intérieure, l’on retrouve un plan-séquence d’une beauté vertigineuse, un cercle impossible où deux êtres accomplissent une part de leur destin à venir. Car Nico et Philippe Garrel se quitteront, et la première va hanter le cinéma du second, sans doute jusqu’à ses derniers mètres de pellicule. Dans la Vallée de la Mort, Garrel offre l’une des plus belles scènes qui soient à celle dont il partage la vie et tous les excès, au son de “Janitor of Lunacy” que seul viendra couvrir un cri de douleur, mais plus tard dans la narration profonde engagée par le film.
Et la voix de Nico s’élève, spectrale et lumineuse à la fois, pour nous emporter dans un temps qui est celui des mythes, un temps débarrassé de toute contingence. Deux êtres et un désert de sel.
Badwater, au coeur de la Vallée de la Mort. Deux êtres et le désert de leurs sentiments, désormais inatteignables l’un par l’autre.
Le souffle de l’air, les cercles de flammes, l’obscurité latente qui arrive. Lorsque Nico n’est pas à l’image elle ne cesse d’occuper les paysages qui s’offrent à nous, spectateurs.
Rarement, à un tel point d’intensité, le cinéma n’aura prolongé l’expérience de la musique. Nico et Philippe Garrel, Philippe Garrel et Nico. La Cicatrice intérieure et Desertshore.
Tous deux rassemblés, par l’expérience de l’art et celle d’une éternité offerte.
À noter :
un extrait de « Janitor of Lunacy », l’un des titres de Nico utilisés pour La Cicatrice intérieure, est repris dans la vidéo Catastrophe-cinéma (2024-2025), ainsi qu’une courte scène des Hautes Solitudes (1974), film ultérieur de Philippe Garrel dans lequel joue également la chanteuse-actrice allemande.
