
Développée depuis le milieu des années 90, ma pratique du dessin s’attache à produire une traduction du réel, en tentant de nouer, sur différents registres, un geste de nature statigraphique et une image figurée.
En particulier dans la série des Dessins catastrophe (2024-2026) sont recyclées un ensemble d’images préexistantes – stéréotypes liés à l’architecture dite pavillonnaire, textes extraits de films ou de chansons anglo-saxonnes, objets artistiques ou quotidiens,… -. En les déployant graphiquement, d’un dessin à l’autre, en différents états successifs ou défigurations potentielles, je cherche à constituer un territoire mouvant où l’œuvre se fait essentiellement processus jamais étanché, exploration sinueuse d’un réel qui ne cesse, encore et toujours, d’échapper. À ce titre, il est cette image de nature spéculaire, qui revient comme un motif récurrent dans plusieurs ensembles : celle d’un être anatomique sans regard ni attribut sexuel déterminé, figuré le plus souvent en la somme de quelques-unes de ses parties, retourné, déplacé, comme une matrice incomplète, ou même l’extrait d’un corps demeurant indéfiniment en formation. Figure qui s’est d’abord imposée à moi dans l’inconscience d’un geste – ses premiers états remontent à des œuvres graphiques datant du milieu des années 1990 -, puis donné lieu à différentes incarnations ou mises en présence, plus ou moins lacunaires, au fil des carnets ou de productions plus ambitieuses. Nuage de fumée s’échappant d’une bouche incertaine, regard obstrué par une suite de tracés rapides à la pierre noire, cherchant à masquer et, tout autant, à révéler une tension, torse marqué par une large ouverture-cicatrice esquissée, joignant derme et viscères : ces quelques éléments ou détails, repris et déplacés dans un certain nombre de dessins distants dans le temps, attestent ainsi d’une exploration jamais close du corps. Celui-ci, paradoxalement « mentalisé », pouvant être notamment rapproché du concept de « corps sans organe » tel que le définit Gilles Deleuze, au regard de la peinture de Francis Bacon :
« La Figure, c’est précisément le corps sans organes (défaire l’organisme au profit du corps, le visage au profit de la tête) ; le corps sans organes est chair et nerf ; une onde le parcourt qui trace en lui des niveaux ; la sensation est comme la rencontre de l’onde avec des Forces agissantes (…)[1]».
Par un effet-miroir radicalement posé – en quelques lignes à la mine graphite, quelques effleurements du papier -, une pensée de l’autoportrait « infuserait » ainsi l’espace de ces représentations, tout en se dérobant – car, le plus souvent, il n’est ici nul visage ou traits physiques distinctifs -. Perpétuellement transformés, en proie à toute une série de retournements et souvent au bord de la chute, le corps et son image, parfois dissociés dans un même dessin, semblent soumettre toute une série de résistances à l’endroit du regard. Leur indéfinition – entre projection d’ordre mental et tension figurée – participerait dès lors à l’élaboration d’un monde plus vaste, rendu instable par la probable survenue d’un « événement » dont nous peinerons, encore et toujours, à situer l’origine : architectures envahies par des nuages incertains, objets civilisationnels et autres branches d’arbres brisées nettement,… Comme l’explique encore Roland Barthes au sujet de Twombly, propos que nous pourrons facilement rapprocher de ce qui s’engage comme champ de forces dans ce travail de dessin, « le trait ne donne accès ni à la peau ni aux muqueuses ; ce qu’il dit, c’est le corps en tant qu’il griffe, effleure, (…) le trait, si souple, si léger ou incertain soit-il, renvoie toujours à une force, à une direction ; c’est une energon, un travail, qui donne à lire la trace de sa pulsion et sa dépense [2]».
[1] Gilles Deleuze, Francis Bacon, Logique de la Sensation, Paris, La Différence, 1981, p.33-34.
[2] Roland Barthes, Cy Twombly, Paris, Seuil, 2016, p.55.
