Extrait, Cap Falcon, 1962
Juke Box. Il ne comprend pas le sens de ces deux mots accolés, écrits sur la surface rutilante de la machine, d’une écriture penchée et élégante qui ressemble un peu à celle de sa mère. La boîte, comme il l’appelle, et son intérieur et son ballet mécanique, comme quelques-uns des secrets les mieux gardés au monde.
Son monde à lui, en tout cas. Fait de voix et de notes enchevêtrées.
Et, depuis l’arrière du bar, Étienne regarde le même jeune homme au teint mat. Celui qui l’impressionne depuis une ou deux saisons, pour sa cicatrice au coin de l’œil et ses grandes lunettes de soleil toujours relevées sur le front.
Et son rire si communicatif qu’il embarque à chaque fois une ou deux filles du Cap Falcon.
Et, une fois encore, il le voit aller et venir, depuis le comptoir, pour se tenir droit devant la machine. Et, à plusieurs reprises, venir y glisser quelques pièces de monnaie.
Alors, oui, il suit un à un ses gestes, un à un. Comme appuyer sur la même touche blanche. Et laisser le même rituel, et l’attente s’installer, en lui comme dans l’espace alentour.
Et c’est comme une chose qui le dépasse et le fascine en même temps : ces premiers tintements métalliques, toujours les mêmes, avant que ne viennent résonner les premières mesures.
Car reviennent toujours les sons entraînant des mêmes tubes Yéyés et puis ceux des meilleurs slows américains du moment. Slow, ballade, ces mots qu’il ne connaît pas encore mais qu’il emploiera plus tard des milliers de fois, dans cette autre vie qu’il saura s’inventer.
Dans une vie de lumières nocturnes et d’électricité si éloignées de l’Algérie.
Alors, oui, artisan, artiste, il ne saura jamais comment dire. Jusqu’à la fin sans doute, jusqu’à son dernier souffle adolescent car, de plus d’une manière, il l’est resté au-delà du temps qui passe et des années fauchant les amis.
Si proche de sa jeunesse. Sa première ici, puis les autres à venir, à Rennes et Paris.
Pop Satori.
Et tous ses temples intimes, proches, si proches de ses héros de toujours, Syd Barrett, Lou Reed et quelques autres.
Mais à Cap Falcon en 62, c’est toute autre chose qui se joue, là, sous la chaleur écrasante des fins d’après-midis.
Alors vibre enfin un orgue Hammond pour introduire un récit amoureux, bientôt rejoint par une guitare sybilline, pour en accompagner le rythme.
Et la douceur des cymbales pour permettre Étienne de s’éloigner, au moins provisoirement, de ce qui habite ses nuits depuis plusieurs semaines, plusieurs mois maintenant.
Et tous ses bruits dont il n’arrive jamais longtemps à se séparer.
Et sa conscience entravée.
C’est Oran, la nuit comme une tempête. Où il lui faut reculer, et se mettre à genoux pour passer sous le battant des fenêtres.
Et rester là, un jouet entre les mains, assis par terre, sur le parquet du salon.
Alors oui, combien de trésors ? Combien de trésors d’invention pour pouvoir puiser dans l’imaginaire et échapper à ce présent qui ne passe pas : ce qu’il apprend à faire jour après jour, soir après soir, avec une application jamais démentie.
Et comme il sait bien égrener les secondes, les minutes, et parfois même les heures.
Et, de ses murmures, accompagner la voix de sa soeur. Et puis celle de sa mère, qui chevrote parfois mais sait toujours se montrer rassurante.
Et le salon éclairé aux bougies, et les yeux d’Etienne qui s’attardent sur la table aux reflets bruns.
Brillance des vases, et puis le cendrier laissé par l’absent. Celui qui est parti sans crier gare, avec tous les papiers, pour les exposer là, tous les trois, maintenant, au danger qui court et peut à tout moment les emporter.
Puis d’autres bruits encore, sourds, indisciplinés, qu’il peine à distinguer dans la nuit noire.
Des bruits qu’il parvient quand même à repousser dans son cerveau, mais près, si près qu’il pourrait les toucher du doigt, et leur donner une consistance réelle.
Une matière, des couleurs.
Et l’absence. Oui, dans l’obscurité qui éclate.
Loin de l’Eden, et de Cap Falcon où il n’est retourné qu’une fois. Et sa mer étale et ses chemins de poussière.
À la fin des années 90, il ne se souvient plus la date.
Et cet endroit. Oui, cet endroit comme le plus beau du monde, d’où en vérité il n’est jamais parti.
Pour entendre à nouveau résonner à nouveau dans son cœur une voix de cristal.
Celle de Françoise Hardy chanter les garçons et les filles.
Dans un éternel duel au soleil.
