The Queen is dead des Smiths (1984), La Fossette de Dominique A (1992) et Drift de The Apartments (1993) ont donné lieu à trois textes courts publiés en 2020 et 2021 sur le site Écoutons nos pochettes. Le dernier texte cité prenant ensuite place dans l’ouvrage collectif préfacé par François Gorin, aux côtés de ceux notamment écrits par Dominique A, Lisa Balavoine, Éric Pessan, JD Beauvallet ou Valérie Tuong Cong (éditions Densité, 2022).
Les deux textes qui suivent sont à retrouver sur le site Écoutons Nos Pochettes, le troisième autour de Drift de The Apartments dans l’ouvrage collectif cité plus haut.
La Fossette de Dominique A

Le jeune adulte de la pochette résiste au temps.
Le jeune adulte de la pochette a dépassé cinquante ans aujourd’hui.
Son visage est penché sur lui-même, défiant le paysage mental de sa musique encore mal assurée.
Sur la pochette de “La Fossette”, le flou et le grain clair de la photographie. Quelque chose de salin me fait penser à l’océan chanté par Dominique A vingt-cinq ans plus tard, que j’écoute parfois en boucle.
Dans “La Fossette” il y a l’air qui circule. Une vie en devenir, celle de son auteur et la mienne, parmi des milliers d’autres, qui l’accompagnent depuis les premiers jours.
Dans “La Fossette” s’exprime la radicalité de la jeunesse. Une histoire d’idéaux jamais rompus et de fidélités. Comme dans peu de disques, il y a dans les 13 chansons qui le composent des instants enfuis à jamais. Entre voix et synthétiseur, des passages vers une lumière à jamais figée. La sienne, la mienne depuis que je l’ai entendu pour la première fois.
Une force de vie : celle d’un être en devenir, prêt à prendre son envol, comme je l’étais moi-même lorsque je l’ai découvert au printemps 92.
Mais l’identification porte toujours ses limites.
Les lettres du titre et le nom véritable, réduit à sa première voyelle, ne font que l’attester. Une identité d’artiste est en passe d’être créée : elle l’est déjà. La mienne a suivi, sur une autre durée et bien plus modestement, peu importe.
Je me souviens de l’émission de Bernard Lenoir, celle où j’ai entendu pour la première fois, comme des milliers d’autres au même instant “Le courage des oiseaux”, la chanson la plus bouleversante de ma vie. Celle des ruptures passées et à venir et, plus implicitement, celle des temps des reconstructions.
“Comme tu me parles bas, nous avançons peut-être”.
Ce “Courage des oiseaux” qui m’a plus que jamais bouleversé sur une scène nantaise le 20 décembre 2018, chantée à capella, à quelques encablures de nos lieux de vie respectifs.
Accompagné de mes deux filles, au premier rang et au plus près de lui : le corps de Dominique, ne jouait devant nous rien d’autre que sa fêlure, la vivant pleinement mais à distance. Son entre-deux à lui.
A deux mètres à peine de son corps saccadé je ne ressentais qu’une seule chose : il était tout à fait lui-même, en pleine maîtrise du présent comme des passés rassemblés. Les siens et ceux de son public.
Les miens aussi.
Ce soir-là, loin des versions électriques du titre, volontairement énervées, la pudeur de Dominique me dira une fois encore les mots essentiels des ruptures et ceux du nécessaire courage pour les surmonter.
Face aux forces de destruction de l’amour, la pudeur du “Courage des oiseaux” porte depuis ses origines tous les filets des réparations.
“Tourne ton dos contre mon dos, si c’est ainsi que l’on continue, je ne donne pas cher de nos peaux.”
C’est l’histoire d’une pochette, d’un disque, mais surtout d’instants de vie qui se répondent, et parfois s’entrechoquent, jusqu’au vertige.
Il y eut les applaudissements finaux, après ce dernier rappel. A la sortie du concert, la nuit pluvieuse de décembre.
Un 20 décembre, les fêtes s’approchaient à grand pas, pauses salvatrices dans le temps frénétique de nos vies. Il y a ces coïncidences parfois inattendues, qui émergent peu à peu et prennent leur sens dans le temps d’une vie. Ces liens longtemps cachés qui peu à peu se révèlent, pour éclater au grand jour. Avant que ne revienne le temps des éclaircies.
Comme le jeune Dominique Ané j’ai vécu à proximité de Nantes, dans la même commune. Comme lui, j’ai, à l’adolescence, voulu sous les combles de ma chambre échapper à la vie que mon milieu me promettait, grâce à l’amour de la bande dessinée. Jeune homme peu sûr de moi, j’ai hésité entre le synthétiseur et la planche à dessin pour préférer cette dernière, et m’envoler vers les Beaux-Arts. Cette même école que Dominique fréquenta un peu avant de jeter l’éponge au bout de quelques mois. J’y suis moi resté cinq années, une belle traversée et des promesses. Nous aurions pu nous y croiser, il y eut des amis communs, jamais de rencontre alors que nous habitons toujours la même ville. Quelques années ont fait la différence, un ou deux rendez-vous manqués bien des années plus tard, peu importe.
En 92 “Le disque sourd” résonnait dans les murs de l’école des Beaux-Arts de Nantes. A la fin de mon parcours, cinq ans plus tard, les expérimentations que je menais laissaient fleurir la question de l’absence, celles de la mémoire et de la résilience. Les mots, déjà, y jouaient leur rôle, des fragments de poésie plus ou moins contrôlés.
D’“Auguri” à “Eléor”, Dominique, avec ses armes et dans d’autres dimensions que les miennes, a toujours été puissamment à mes côtés. J’ai toujours vu en ses mots des réponses et des interrogations nouvelles.
“Le Courage des Oiseaux” et “La Fossette”. Le jeune homme d’hier est encore à mes côtés.
“Si seulement nous avions le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé”.
Hugues Blineau, juin 2020
The Queen is dead de The Smiths

Il s’appelait Arnaud et, sans le savoir, avait joué pour moi le rôle de passeur décisif. L’échange avait eu lieu un matin de septembre, dans un de ces longs couloirs du lycée que j’aimais habituellement déserter au plus vite. Ce matin-là, la lumière ne pouvait qu’être en clair-obscur. Arnaud me fit signe de loin. Il se rapprocha, slalomant entre plusieurs groupes, pour me faire face quelques secondes plus tard.
Avant qu’il n’ouvre la bouche, je sortis mon exemplaire de “Substance”, compilation de Joy Division sortie au début de l’été, et la mis entre ses mains. Arnaud observa le boîtier un instant à la lumière. Puis il ouvrit son sac à dos, s’empara d’une deuxième K7, enregistrée celle-ci. Il accompagna son geste de quelques mots, m’affirmant que j’aimerai sûrement ce groupe qu’il écoutait depuis peu, ignorant que je le connaissais déjà. Une K7 audio : un objet sans qualité, dépourvu de toute indice visuel, de tout signe auquel se raccrocher. Aucune image, sinon le souvenir d’une photographie en contre-plongée d’un Morrissey encore jeune, coupe à la Presley, chemise ouverte sur torse imberbe, dans un numéro récent de Best annonçant la sortie de Viva Hate ! . Interview du chanteur, revenant par les mots sur la fin de son premier groupe, au nom si facile à retenir : les Smiths.
Matin de septembre 1988. La lumière dessine un rectangle sur la moquette bleue nuit de ma chambre. Je me revois placer la K7 dans son habitacle et refermer celui-ci, d’un geste rapide, décidé. Je me souviens avoir appuyé sur la touche “Play”. Peut-être, d’un oeil distrait, ai-je vu les dents métalliques tourner sur elles-mêmes. Peut-être ai-je observé la bande magnétique se dévider, alors que “The Queen is dead” emplissait déjà l’espace. Je ne m’en souviens pas. Une chose est sûre : les voix de l’introduction m’ont plu immédiatement, pour leur étrangeté. Une chorale d’enfants rassemblés sur une estrade peut-être, un souvenir d’un temps très ancien sans doute. Et je sais que je fus très vite emporté par une vague puissante, de celles dont on se souvient près de trois décennies plus tard. Une batterie qui s’emballe, des guitares qui tourbillonnent dans l’air, ultramélodiques. Une voix surtout, celle de Steven Morrissey, qui s’élève et emporte tout sur son passage, vivante, majestueuse.
Bouleversé comme rarement, je fus pendant plusieurs jours incapable d’aller au-delà des trois premiers titres de “The Queen is dead”. J’écoutais “I know it’s over” en boucle. Cette chanson portée par la voix de Morrissey : une lame tranchante, mais aussi un baume parmi les plus puissants qui soient. De ceux qui permettent, jour après jour, de lutter contre l’ennui et d’oublier le mal-être adolescent.
Il me fallut de nombreuses années avant de savoir que le jeune homme au regard vide de la pochette de l’album était joué par Alain Delon dans “l’Insoumis” d’un autre Alain, Alain Cavalier, dont j’admirais déjà les autofictions filmées, pour leur puissance mémorielle et leur retenue.
Grain d’image, effet pochoir sur la peau et le visage, un filtre vert. Des sables mouvants qui, déjà, commencent à recouvrir le corps du jeune homme en costume qui gît, là, sous nos yeux, à la verticale. Car la pochette se lit à la lumière, entre les mains de ceux qui la possèdent. Elle se regarde de près, à la manière du photographe de “Blow Up”, cherchant à trouver l’arme du meurtre, et le meurtrier lui-même, dans la matière poudreuse de la photographie. Qui a tué Alain Delon, qui a mis à terre Steven Patrick Morrissey pour le conduire à chanter ainsi, éploré, comme s’il y jouait sa vie? “The Queen is dead” ou le portrait d’une jeunesse foudroyée, fière d’avoir su résister à l’ordre du monde jusqu’au dernier instant, celui décisif. “Oh Mother, I can feel the soil falling over my head”. Et après?
Arrêt sur image : déserteur en pleine guerre d’Algérie, l’homme traqué finit sa course dans une banale cuisine. Il chute au sol dans un mouvement théâtral, au ralenti. Ses bras masquent une partie de son visage, désarticulés, comme si, au seuil de sa mort, il cherchait encore à se protéger des regards. Une action dérisoire mais visuellement très forte.
Arrêt sur image : j’ai longtemps imaginé que ce corps à l’horizontale était le mien. Les yeux tantôt ouverts, tantôt fermés, j’écoutais, allongé sur mon lit d’enfant, trop petit déjà, la suite des chansons de “The Queen is dead”. “And as I climb into an empty bed”. J’y retrouvais, à chaque écoute, les mêmes émotions qui mettaient mon corps en éveil. “Bigmouth strikes again” me faisait danser de manière convulsive, “There is a light that never goes out” rêver d’une autre vie et de l’âge adulte. “I know it’s over, still I cling”.
Hugues Blineau, septembre 2019
